Que faire des non-vaccinés?

Dernière mise à jour : 20 janv.



« Ce n’est pas vrai que 10% de la population va nuire à l’autre 90% en engorgeant nos hôpitaux ». C’est ce qu’a déclaré le premier ministre du Québec, lors de sa conférence de presse du 11 janvier dernier, avant d’annoncer qu’il envisage de faire payer une facture dite « contribution santé » aux adultes non-vaccinés qui se retrouveront aux soins intensifs au cours des prochaines semaines. « On pense qu’on est rendu là », a-t-il ajouté. Les Québécois non-vaccinés seraient donc une nuisance, si l’on en croit ses propos. En tant que société qui se veut ouverte et tolérante, pouvons-nous nous permettre de stigmatiser ainsi des citoyens qui ont pris une décision personnelle qui n’est en soi ni un péché ni un crime ? Je pense que non.

Selon les chiffres du gouvernement du Canada, environ 90% des Québécois âgés de 12 ans et plus seraient vaccinés, ce qui veut dire que seulement 10% environ ne le seraient pas, parmi lesquels se trouvent notamment des mineurs, des personnes en situation d’itinérance, des personnes vulnérables dont la condition de santé ne leur permettent pas de se faire vacciner, et aussi, disons-le, des professionnels de la santé. Il serait exagéré d'affirmer que toutes les personnes non-vaccinées du Québec méritent d’être punies de la sorte. Plusieurs font attention depuis le début de la pandémie et prennent des mesures autres que la vaccination pour assurer leur propre sécurité et celle des autres, ce qui permet de suggérer qu’en réalité moins de 10% de la population non-vaccinée est réellement à blâmer pour la situation québécoise. D'ailleurs, il serait également illusoire de penser que les personnes vaccinées font toutes preuve d'un comportement exemplaire face au virus ; il est plus réaliste de supposer qu'il y a des gens téméraires des deux côtés de la clôture. Quoiqu'il en soit, le fait est qu'avec un taux de vaccination aussi élevé que 90%, si nous avons toujours du mal à contrôler la pandémie, ce n'est pas à cause d'une petite minorité, mais c’est plutôt que le vaccin, bien que valable, n’est malheureusement pas l'ultime clé du salut (du moins pas encore). Il faut donc envisager d’autres pistes que celle, plutôt simpliste, de facturer les non-vaccinés. Il faut aussi admettre qu'en regard de la logique de gouvernance actuelle, même si 100% de la population était vaccinée, il n'est pas du tout certain que les Québécois retourneraient aussitôt à une vie ‘normale’ pour la simple raison que les vaccins actuellement sur le marché n'empêchent l'infection que dans une mesure limitée, puisque les vaccinés comme les non-vaccinés continuent d’être infectés par le virus et de le transmettre. C’est la triste réalité. Si les vaccins étaient efficaces au point d'immuniser la population et de prévenir toute transmission future, les débats entourant le choix de se vacciner ou pas et les sentiments de certains face aux vaccins seraient probablement différents, mais nous n'en sommes pas là. Faire porter à la minorité non-vaccinée toute la responsabilité de l'état d'urgence sanitaire actuel, c'est donc se tromper de bouc-émissaire. C'est pourquoi il est difficile de saluer sans réserve certaines mesures des autorités, même si leur frustration face à la situation peut se comprendre. Que des idées comme une contribution santé et une application plus large du passeport vaccinal (en vue de fermer le plus de portes que possibles aux non-vaccinés) aient été suggérées lors d’une séance de remue-méninge, c’est une chose, mais de là à les présenter au public comme de véritables solutions pour en finir avec la pandémie… de grâce, continuons de réfléchir.


Ce qui est certain, c’est que les mesures récentes annoncées par le gouvernement imposeront à coup sûr une facture sociale que le Québec n’a pas les moyens de payer : de lourdes conséquences telles que la perte de valeurs qui confirment ce qu'il y a de plus humain en nous, la détérioration des relations entre les individus dans tous les secteurs de la société, la fragilisation de la cohésion sociale aussi bien chez les riches que chez les pauvres, et l'aveu de l'échec des valeurs de bienveillance que nos prédécesseurs ont voulu nous transmettre, sont à craindre. Ces mesures qui pointent à l’horizon me semblent incompatibles avec le projet d’un Québec prospère, tolérant et où il fait bon vivre. Pour reprendre les mots du sociologue Gérard Bouchard qui réagissait au projet de loi sur la laïcité du gouvernement Legault, « ça ne ressemble pas aux Québécois ! ». Pour que le Québec soit réellement un endroit où il fait bon vivre, un endroit qui se distingue dans le monde, il faut plus que la prescription d'un forfait radical vaccin-passeport. Il faut même plus qu’un système de santé en bon état : il faut aussi que règne au sein de notre société un climat de bienveillance et de respect de chaque Québécois, et un engagement de tous à résister à la tentation de punir ceux d’entre nous qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner. Les gouvernements ont certes le pouvoir d'imposer des mesures contraignantes aux citoyens dont ils n'approuvent pas les choix, mais pour ce qui est de décider comment les individus doivent traiter leur prochain dans le contexte actuel, cela relève de la conscience de chacun ; cela ne peut être dicté, heureusement.


Aujourd’hui, peut-être plus qu’il y a vingt-deux mois, nous avons besoin d’être inspirés des paroles de Jésus : « aime ton prochain [qu’il soit vacciné ou pas] comme toi-même » (Mt 22,39). Je prie que Dieu donne à nos gouvernements la force et la sagesse nécessaire pour lutter efficacement contre le virus tout en renonçant à l’idée de traiter les non-vaccinés comme des ennemis. Je prie aussi qu’au cours des prochaines semaines, les cœurs des Québécois ne seront pas nourris par des sentiments de haine, mais plutôt par l'amour, afin que le Québec puisse être reconnu dans le monde comme une société forte et bienveillante où il fait bon vivre, même en temps de crise.


Photo par Nina Strehl sur Unsplash

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