Le passeport vaccinal et les lieux de culte

Dernière mise à jour : 27 déc. 2021


Dans les temps bibliques, on séparait les personnes atteintes de la lèpre du reste de la communauté, parce que leur état de santé présentait un danger imminent et indéniable de contagion mortelle. Leur situation était d’autant plus critique qu’il n’existait aucun médicament pour les soigner ; tous ceux qui en étaient atteints étaient condamnés à mort. La seule et unique solution à la portée des autorités de l'époque consistait donc à isoler les lépreux à l’extérieur de la ville, et ce, de manière permanente, sans aucun espoir (ou presque) d’un retour possible à la vie normale. Ce que nous vivons actuellement depuis près de deux ans au Québec et ailleurs dans le monde est très différent. Bien que la Covid-19 et ses variants entraînent la mort d’une plus faible proportion des gens qui en sont atteints, protéger la population dans le présent contexte est beaucoup plus complexe à gérer que les cas de lèpre dont parle la Bible.


La direction de l’église dont je suis pasteur prend très au sérieux les enjeux sanitaires et applique depuis le début de la pandémie l’ensemble des directives gouvernementales visant à assurer la sécurité de ses membres et du public. Il faut absolument protéger la population de la propagation du virus, et cela requiert un effort collectif. Dans le contexte qui est le nôtre, l’Église comme service essentiel a en plus du défi d’assurer la sécurité de tous, celui d’offrir les mêmes soins spirituels et une même expérience cultuelle aux vaccinés et aux non-vaccinés. Cela rend particulièrement délicat l’application de certaines mesures sanitaires, nommément, l’instauration du passeport vaccinal. Du point de vue des dirigeants religieux (dont la mission et les valeurs diffèrent à certains égards de celles des dirigeants politiques), nous sommes face à un dilemme éthique : protéger l’assemblée du virus est important, mais veiller à ce que tous les croyants aient accès à leur lieu de culte – ça aussi c’est important. Pour les gouvernements, cela ne présente pas nécessairement un dilemme, mais pour l’Église ç’en est un. Exclure des personnes malades [des activités en présentiel] n’est pas la même chose que d'en exclure des personnes « non-vaccinées ». Il est avéré aujourd’hui que ce n’est pas parce qu’une personne n’est pas vaccinée qu’elle est porteuse du virus, et ce n’est pas non plus parce qu’une personne est vaccinée qu’elle n’en est pas infectée. Aussi, lorsqu’un pasteur annonce aux membres non-vaccinés de son assemblée qu’ils n’auront plus accès aux activités de l’Église au même titre que les vaccinés – non pas parce qu’ils sont malades, mais sur la seule base de leur statut vaccinal, il favorise alors un groupe au dépend de l’autre et ouvre la porte à une forme de classification des croyants ainsi qu'à une certaine politisation de la vie de sa communauté de foi. Ceci peut avoir pour effet de dénaturer l’expérience de la communauté, laquelle est supposée être conditionnée, non par des directives gouvernementales (aussi bien intentionnées soient-elles), mais en fonction de ce que l’Église est supposée être : une famille spirituelle et un refuge pour tous les croyants, qu’ils soient vaccinés ou non.


En tant que dirigeant religieux œuvrant au Québec, je suis particulièrement préoccupé par la stigmatisation des personnes non-vaccinées et leur exclusion de certains espaces publics de notre société. Le regard défavorable qui est porté sur eux et le mépris alimenté à leur égard par certains médias, décideurs et influenceurs, ont largement contribué à nourrir au sein de la population des sentiments qui affectent négativement les relations entre les membres d’une même communauté, d’une même famille, d’un même quartier, et d’une même entreprise. Bien qu’il n’y ait à ma connaissance aucune données statistiques sur ces attitudes et leurs effets sur la société, cette situation est très préoccupante. La nature du ministère pastoral requiert parfois que les dirigeants religieux prennent une position impopulaire en faveur d’un groupe que la majorité met à l’écart. Et même s'il se trouve dans ce groupe des individus qui s'opposent au vaccin et qui mettent en question les directives gouvernementales (certains le font avec une attitude très regrettable), j’estime, en tant que pasteur d'une église qui investi beaucoup dans l'accompagnement des personnes, que ceux qui ont fait le choix en toute liberté de conscience de ne pas prendre le vaccin contre la covid ne méritent pas tous d’être exclus des activités spirituelles et sociales qui contribuent à leur bien-être. C’est une des raisons pour lesquelles mon équipe et moi avons pris la décision de ne pas instaurer le passeport vaccinal et autres mesures qui auraient pour effet d'isoler et de stigmatiser davantage les personnes non-vaccinées, et par le fait même d'altérer la vie de la communauté. Nous avons aussi décidé d’offrir nos célébrations exclusivement en ligne jusqu’à nouvel ordre. Cette solution met tout le monde sur le même pied d’égalité, mais elle est loin d’être idéale puisqu’elle prive plusieurs croyants de leur lieu de culte. Alors pourquoi ne pas avoir opté pour la désobéissance civile ? Pour la simple raison que le moment est mal choisi ; toutes les conditions ne sont pas encore réunies. Certains facteurs importants doivent être pris en compte avant de mener une telle action. En voici quelques-uns :


- La mission de l'Église est de proclamer l’évangile de Jésus-Christ à sa génération, en vue de faire des disciples dans toutes les nations (Matthieu 28,19). Dans les faits, quoiqu'elles puissent être contraignantes, aucune mesure sanitaire actuelle n’empêche réellement l’Église de remplir sa mission. Les chrétiens du premier siècle faisaient face à la persécution et à des contraintes beaucoup plus sévères que ce que nous vivons aujourd'hui, et ils ne se sont pas pour autant laissés distraire de leur mission. C'est leur détermination à prêcher Christ et à s'aimer les uns les autres en toutes circonstances qui a permis à l'Église de survivre, grandir et prospérer contre toutes attentes.


- Le but ultime d'un mouvement de désobéissance civile est de vaincre une injustice en ralliant si possible l’opinion publique. En général, l'injustice en question est considérée « évidente » pour une personne raisonnable. Or, la croissance fulgurante des cas de contamination dans les derniers jours ayant causé la fermeture de plusieurs commerces, il n'est pas du tout évident pour un québécois moyen que l'instauration du passeport vaccinal dans les lieux de culte soit une injustice (même si le variant Omicron est moins dangereux). Lancer un mouvement de désobéissance civile dans de telles circonstance résulterait en une perte de crédibilité des dirigeants religieux [aux yeux de la population], et par le fait même une perte d’autorité morale de l'Église, déjà fragile au Québec.


- Il serait erroné de croire que tous les croyants du Québec sont du même avis sur la question du passeport vaccinal. En ce moment même, plusieurs sont contre son instauration dans les lieux de culte, et plusieurs sont en faveur. Lancer un mouvement de désobéissance civile dans un tel contexte reviendrait donc à diviser l'Église, compromettant ainsi l'unité et la paix de la communauté. On ne résout pas les divergences de vision à l'interne en menant une action populaire à l'externe. Et ce n'est pas dans un esprit de division et de dispute que Dieu appelle les chrétiens à être une lumière dans le monde.


- La mission première de l'Église du Québec étant de (re)gagner les québécois à Christ par la proclamation de la bonne nouvelle, toutes initiatives de désobéissance civile menées sans égard aux conditions propices d'une telle action, pourrait compromettre cette mission. Dans certaines circonstances, notre empressement à revendiquer nos droits peut être un obstacle à l'oeuvre de Dieu (Matthieu 16,22-23). La désobéissance civile, en ce qui nous concerne, ne devrait être envisagée qu'en dernier recours et dans les bonnes conditions.



L'option de la désobéissance civile n'est pas à tasser du revers de la main, mais pour qu'elle soit justifiée et efficace, elle doit être menée non pas avec précipitation et dans un esprit de dispute, mais avec sagesse et selon les règles de l'art. Un des principes de la désobéissance civile tel qu'énoncé par Martin Luther King, est qu'elle vise non seulement la justice, mais aussi la réconciliation. Les actions et les attitudes de ceux qui veulent s’engager sur cette voie doivent donc témoigner du fait qu’ils ont compris que l’ennemi à vaincre n’est ni l’autorité gouvernementale, ni les individus ou groupes dont les convictions sont à l'opposé des leurs. Le véritable ennemi n'est pas humain, il est tout autre. Dans plusieurs années, nos enfants parleront de cette pandémie historique au passé. Espérons qu’ils diront de nous que nous avons été à la hauteur de ce grand défi de notre époque, et qu’au lieu de diviser le monde davantage qu'il ne l'était, nous avons plutôt cherché à unir des gens de tous les horizons qui avaient désespérément besoin d’espoir.

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